Publié le 9 septembre 2026 · Mis à jour le 10 octobre 2026 · Par Marie Castelli, Partner, Mentivis
Ingénierie pédagogique : pourquoi tant de formations ne marchent pas
L'ingénierie pédagogique est la conception méthodique d'un dispositif de formation : analyse du besoin, objectifs évaluables, choix des activités et des modalités, évaluation des acquis. Beaucoup de formations échouent parce qu'elles concentrent l'apprentissage en une session, privilégient l'exposé sur l'exercice de rappel et ne prévoient rien pour l'application au poste, alors que la recherche sur l'espacement, la récupération active et le transfert indique comment faire autrement.
Pilier : Au-delà du LMS : comprendre et choisir ses outils de formation
Qu'est-ce que l'ingénierie pédagogique ?
L'ingénierie pédagogique transforme un besoin de compétences en séquences d'apprentissage. Elle se distingue de l'ingénierie de formation, qui organise le dispositif d'ensemble (public, financement, calendrier, modalités). Ses étapes habituelles :
- Analyser le besoin : quelle situation de travail pose problème, quelles compétences manquent, chez qui.
- Définir des objectifs évaluables : ce que l'apprenant saura faire à l'issue, dans quelles conditions.
- Concevoir les activités : exercices, mises en situation, études de cas, apports, dans un ordre qui respecte les prérequis.
- Choisir les modalités : présentiel, distance, situation de travail, et leur répartition dans le temps.
- Évaluer : pendant le parcours, à la fin, puis à distance, pour vérifier que l'acquis tient et s'applique.
En France, le cadre juridique laisse une large marge de conception. L'article L6313-2 du Code du travail définit l'action de formation comme « un parcours pédagogique permettant d'atteindre un objectif professionnel », réalisable à distance ou en situation de travail.
Pourquoi une journée de formation s'oublie-t-elle vite ?
La « courbe de l'oubli » vient des expériences menées par Hermann Ebbinghaus sur lui-même à la fin du XIXe siècle, avec des listes de syllabes sans signification. Une réplication publiée en 2015 (Murre et Dros) confirme la forme de la courbe : l'oubli est rapide dans les premières heures, puis ralentit. Les pourcentages souvent cités (« 50 % oublié en 24 heures, 80 % en une semaine ») ne peuvent pas être transposés tels quels à une formation professionnelle, dont le contenu a du sens et se rattache à des connaissances existantes. Le principe, lui, reste valable : sans révision ni application, une part importante de ce qui a été vu s'efface.
Formation intensive ou étalée : que dit la recherche ?
La réponse est nette : à temps égal, répartir l'apprentissage en plusieurs sessions espacées produit une meilleure rétention qu'une session concentrée. La méta-analyse de Cepeda et al. (2006) rassemble 839 mesures issues de 317 expériences et montre que l'intervalle optimal entre deux sessions augmente avec la durée pendant laquelle on veut retenir. Cepeda et al. (2008), sur plus de 1 350 participants, situent cet intervalle entre 20 et 40 % du délai de rétention pour un test à une semaine, et entre 5 et 10 % pour un test à un an.
Concrètement, pour qu'une compétence tienne plusieurs mois, mieux vaut revenir sur les notions clés après quelques jours puis quelques semaines que tout traiter en deux jours consécutifs.
Le format intensif reste dominant pour des raisons d'organisation : absences concentrées, contrat simple avec un prestataire, investissement visible. Ces avantages sont réels, mais ils concernent la logistique, pas l'apprentissage. Un compromis courant consiste à garder une session initiale et à programmer ensuite des rappels courts et des exercices espacés.
Quels principes rendent une formation efficace ?
| Principe | Ce que dit la recherche | Traduction en conception |
|---|---|---|
| Récupération active | Être testé consolide davantage que relire (Roediger et Karpicke, 2006) | Questions et exercices de rappel tout au long du parcours |
| Espacement | Des sessions réparties améliorent la rétention (Cepeda et al., 2006) | Rappels programmés après la session initiale |
| Difficultés désirables | La performance pendant la formation est un mauvais indicateur de l'apprentissage durable (Soderstrom et Bjork, 2015) | Ne pas juger une formation à l'aisance ressentie par les participants |
| Charge cognitive | La résolution de problèmes non guidée mobilise une capacité qui manque ensuite pour apprendre (Sweller, 1988) | Exemples résolus pour les débutants, apports découpés |
| Transfert | Motivation et environnement de travail favorable conditionnent l'application au poste (Blume et al., 2010) | Implication du manager, mise en pratique rapide |
La revue de Dunlosky et al. (2013) va dans le même sens : la pratique du test et la pratique espacée y sont jugées très utiles, la relecture et le surlignage peu utiles.
Le microlearning est-il la solution ?
Le découpage en séquences courtes facilite l'espacement et s'insère dans un emploi du temps chargé. Sur la plateforme edX, Guo et al. (2014) ont analysé 6,9 millions de sessions de visionnage : le temps médian d'engagement ne dépassait pas 6 minutes, quelle que soit la durée de la vidéo. Le format court convient bien aux rappels, aux procédures et aux connaissances factuelles. Il ne remplace pas la pratique guidée et les retours nécessaires aux compétences complexes, comme la négociation ou le management.
Les cinq causes d'échec les plus fréquentes
- Pas de diagnostic préalable. Le groupe répète ce qu'il sait et passe à côté de ses lacunes réelles. Le positionnement à l'entrée est d'ailleurs exigé des organismes certifiés Qualiopi : voir Individualisation des parcours en organisme de formation et CFA.
- Pas de lien avec le travail réel. Un contenu générique, sans cas tiré du poste, se transfère mal.
- Pas de suite après la session. Sans rappel, exercice ni application guidée, l'acquis s'efface.
- Un mauvais moment. Former trop longtemps avant ou après le besoin réel limite l'usage immédiat.
- La présence prise pour l'apprentissage. Une feuille d'émargement prouve la présence, pas l'acquisition. Voir La mesure de l'acquisition de compétences, au-delà du taux de complétion.
Questions fréquentes
Sources
- Article L6313-2 du Code du travail (définition de l'action de formation), Code du travail numérique, ministère du Travail
- Replication and Analysis of Ebbinghaus' Forgetting Curve, Murre et Dros, PLOS ONE, 2015
- Distributed Practice in Verbal Recall Tasks: A Review and Quantitative Synthesis, Cepeda et al., Psychological Bulletin, 2006
- Spacing Effects in Learning, Cepeda et al., Psychological Science, 2008
- Test-Enhanced Learning, Roediger et Karpicke, Psychological Science, 2006
- Learning Versus Performance, Soderstrom et Bjork, Perspectives on Psychological Science, 2015
- Cognitive Load During Problem Solving: Effects on Learning, Sweller, Cognitive Science, 1988
- Transfer of Training: A Meta-Analytic Review, Blume et al., Journal of Management, 2010
- Improving Students' Learning With Effective Learning Techniques, Dunlosky et al., Psychological Science in the Public Interest, 2013
- How Video Production Affects Student Engagement: An Empirical Study of MOOC Videos, Guo, Kim et Rubin, ACM Learning at Scale, 2014
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Produits concernés : MentivisOS Entreprise, MentivisOS Education